Une nouvelle écrite en juillet 2017.

Finaliste - Création réalisée dans le cadre du Prix Faites sourire 2017 (Short édition) Recommandé par Short EditionUne création réalisée dans le cadre du Prix Faites sourire 2017 (Short édition).


Lucien paradait au départ de la Journée des marcheurs, organisée ce 14 juillet dans une petite commune, juste à côté de chez lui.

S’il paradait, c’est qu’il se trouvait à son avantage dans son costume de randonnée flambant neuf : imperméable, car le temps était incertain, tee-shirt anti-transpirant, pantalon et baskets dernier cri. Lucien trouvait les baskets aux couleurs flashy un peu voyantes, mais le vendeur lui avait assuré que c’était le top. Pour parachever l’ensemble, il disposait d’un beau bâton de marche et d’un mini sac à dos duquel sortait un tube où il pouvait boire directement et dans lequel il avait pu disposer son casse-croûte et l’attirail nécessaire : du pain, quelques bonnes saucisses à griller, un mini réchaud à gaz et un petit poêlon. Il faut dire que Lucien exerçait la profession de charcutier-traiteur et ne négligeait jamais la bonne chère.

Et comment, donc, Lucien s’était-il retrouvé au départ de la Journée des marcheurs ?

À cinquante ans passés, Lucien parlait de « léger embonpoint » en référence à sa large stature et à sa bidoche. « Un surpoids préoccupant », lui répondait son médecin d’un ton inquiet (et inquiétant !) « Vous devriez vous prendre en main, votre forme physique laisse à désirer. Premièrement, surveillez votre alimentation, deuxièmement, je vous conseille une activité sportive. Pourquoi pas la marche ? À cadence raisonnable évidemment, mais sur de bonnes distances. Vous ne vous en porterez que mieux. »

Repensant à ces mots, Lucien s’était dit que pour l’alimentation, il était hors de question de se priver ; mais la marche, pourquoi pas ?

À neuf heures précises, Lucien avait donc pris le départ de la randonnée de vingt-cinq kilomètres. Il y avait d’autres parcours, un de deux kilomètres, pour les plus jeunes, un de cinq, un autre de dix. Mais il avait préféré s’inscrire au plus long parcours, sûr de lui.

« Marcher longtemps et à mon rythme », voici ce que le docteur m’a dit.

Vers dix heures, alors que Lucien approchait du village voisin, la pluie se mit à tomber franchement. Il faut dire que les nuages menaçaient depuis le matin. Il n’en avait cure, il ferma son imperméable et poursuivit son chemin.

Traversant le village, sous la pluie battante, Lucien aperçut un jeune SDF qui s’abritait sous le toit d’un ancien lavoir. Ayant bon cœur, Lucien fouilla dans les nombreuses poches de son pantalon high-tech, y trouva enfin un porte-monnaie dont il sortit quelques pièces, et alla les donner au jeune homme. Il reprit sa route.

Quelques centaines de mètres plus loin, il réfléchissait encore. « Il n’avait qu’un tee-shirt un peu léger et même pas de sac. Il doit avoir froid, lorsqu’il pleut. Les nuits peuvent être fraiches par ici. Tant pis si je me prends une rincée. » Lucien, ayant vraiment très bon cœur, fit demi-tour et alla offrir son imperméable au jeune homme qui n’en revenait pas. « On m’a volé mon sac avec toutes mes affaires il y a deux jours », expliqua-t-il.

Julien poursuivait sa marche avec le sourire et il fut bien récompensé de son geste, car une demi-heure plus tard, le soleil brillait, séchant la route et les prés alentour.

Midi arrivait et, ayant déjà fait un joli parcours, Lucien s’arrêta à l’ombre d’un joli pin parasol, assez rare dans la région, et se posa sur un épais et confortable tapis d’aiguilles. Il avait faim et sortit son réchaud qu’il alluma, posa ses saucisses dans son poêlon et… dans un faux mouvement renversa son déjeuner !

Le réchaud avait mis le feu au parterre et, dans un geste de panique, Lucien quitta son maillot anti-transpirant pour étouffer l’incendie. Le tee-shirt, en tissu acrylique, s’enflamma à son tour. Lucien ne réfléchit pas, sortit sa bouteille d’eau (sa réserve) pour éteindre le tout.

Il se retrouvait ainsi torse nu, sans réserve d’eau (il ne lui restait que le fond de la gourde intégrée au sac), mais le moral intact. « Tant pis pour les saucisses », se dit-il, « ça n’en sera que profitable pour mon poids. »

Mais la journée avançait et il se trouvait maintenant en rase campagne, toujours assez loin de l’arrivée. À force de sucer le tuyau de sa gourde, il avait fini par la vider et la soif se faisait sentir.

Quelques kilomètres plus loin, avisant une fontaine dans la cour d’une ferme, il s’approcha dans l’espoir de remplir sa gourde. Mais aussitôt le portail ouvert, deux molosses apparurent, crocs en avant, qui se mirent à le courser. Lucien prit ses jambes à son coup, autant qu’il le pouvait, mais cela ne suffit pas. Les deux cabots ne mirent pas longtemps pour déchirer complètement son pantalon, qui n’était plus que lambeaux au bout de quelques secondes. Lucien, ne souhaitant pas se laisser dévorer, menaça les chiens de son bâton et ceux-ci firent demi-tour en grognant.

Malgré ce nouveau contretemps, mais têtu, Lucien avait quitté son pantalon en lambeaux et poursuivait son chemin en caleçon. Ironiquement, il trouva une autre fontaine une centaine de mètres plus loin. Il y remplit la gourde intégrée à son sac et reprit sa route.

La marche continuait, épuisante. Lucien décida de s’arrêter un moment pour reprendre son souffle. Il s’assit quelques minutes sur un talus en bordure d’un champ.

Il savait qu’il n’était plus très loin de l’arrivée, maintenant, et il reprit son périple alors qu’une odeur entêtante et désagréable le suivait depuis sa pause. Il reniflait, reniflait, et l’odeur était toujours là. Se retournant pour s’inspecter, il vit une inquiétante et large tâche au dos de son caleçon. Il s’était vraisemblablement assis dans une bouse de vache et la tâche apparaissait comme vraiment compromettante.

Mais il s’était promis de faire cette randonnée et il irait jusqu’au bout. « Et merde ! » Il se débarrassa de son sac à dos et de son caleçon…

Lucien passa ainsi la ligne d’arrivée nu comme un vers, droit dans ses baskets et bâton de marche en main, applaudi par l’ensemble du public et des participants.

Le lendemain, il faisait la Une des journaux locaux !

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