Passé recomposé

Déjà vu

« Que se passe-t-il ? Tu es tout pâle ! »
Lise, mon épouse, me regardait avec inquiétude.
« C’est vrai, Vincent, tu n’as pas l’air dans ton assiette, renchérit André, notre hôte.
– Ce n’est rien. J’ai juste une impression bizarre qui me met mal à l’aise : j’ai la sensation d’être déjà venu ici. »
Lise et moi étions à Privas, attablés sur la terrasse de la villa d’André, mon éditeur. Nous prenions l’apéritif en présence d’une bonne demi-douzaine d’écrivains et de leur compagne ou compagnon pour fêter ensemble la rentrée littéraire qui s’annonçait comme une réussite. Parmi tous, j’étais le nouveau venu dans la maison d’édition, dans son « écurie » comme aimait dire André Ducheval avec une pointe d’humour. Mais ce n’était pas pour cette raison que j’étais troublé : j’avais la certitude de connaitre les lieux.
Un malaise m’avait saisi alors que nous passions avec Lise le portail de la villa, un taxi nous ayant déposés, et que nous étions accueillis par nos hôtes. La soirée était très douce en cette fin du mois de septembre et nous dinerions sous les étoiles, nous avait indiqué Claire, l’épouse d’André. Je n’avais pas encore mis un pied à l’intérieur de la maison (Franck, le collaborateur de Pierre, avait pris en charge nos bagages dès notre arrivée), mais il me semblait la connaitre par cœur.
« C’est une impression de déjà vu, dit Pierre, l’un de mes confrères, qui ne manquait jamais l’occasion d’étaler sa culture, dans ses livres, mais également, je le découvrais, en société. Reprends un apéritif et tout ira mieux. C’est très fréquent, cette sensation, tu sais ?
– Ce n’est pas ça. Je ne suis pas entré dans la villa, mais je suis presque sûr de pouvoir décrire l’agencement des pièces en détail.
– Allons, tu nous fais marcher, dit Frédérique, une autre auteure qui n’était finalement pas très convaincue de son affirmation à la vue de mon visage décomposé. »
André prit les choses en mains, bienveillant :
« Écoute, vérifions ! Cela lèvera ton trouble. Décris-nous la maison telle que tu l’imagines et allons tous ensemble en faire le tour pour vérifier tes… Comment dire ? Tes intuitions. Au mieux, cela te rassurera, au pire, nous aurons un formidable sujet de discussion pour le diner et qui sait, un superbe thème de roman pour l’an prochain ? dit-il avec un petit sourire. Qu’en penses-tu ? »
Je pris sur moi d’accepter la proposition, même si cela me fichait une trouille bleue. De toute façon, il avait raison : je ne pouvais pas rester dans le doute…
Tout le monde semblait se prendre au jeu, sauf que moi, je ne jouais pas.
« Alors, Vincent, dis-nous comment est le rez-de-chaussée (la maison comptait deux étages). C’était Pierre.
– Si nous passons par la porte-fenêtre qui est derrière moi, nous allons entrer dans un grand salon…
– Ça, ce n’est pas très difficile, me coupa Pierre qui décidément ne souhaitait pas qu’on lui vole la vedette. Je le vois d’ici, et puis derrière une porte-fenêtre de cette taille, on trouve généralement un salon, plus rarement une salle de bain ou un débarras. Vincent, je crois que j’en sais autant que toi ! »
Je ne relevais pas.
« Pourtant, l’autre porte-fenêtre, juste après, donne quant à elle sur une chambre, une vaste chambre à coucher.
– C’est exact, dit André, commençons la visite par cette pièce, c’est notre chambre, avec Claire. Allons vérifier et puis Vincent nous guidera pour cette visite très étonnante. Pour l’instant, il fait un sans-faute !
– C’est le début… » Pierre, une fois de plus.
Sous l’impulsion d’André, l’ensemble des convives se leva en direction de cette chambre. Frédérique jeta un coup d’œil un peu désolé sur le blanc qu’elle était en train de siroter et qu’elle trouvait excellent, mais elle se dit sans doute que le verre serait toujours là à son retour (« quoique pensa-t-elle, la soirée s’annonce pleine de surprises ! » Elle était fan d’Agatha Christie…)
Une fois la porte-fenêtre franchie, alors que nous nous serrions tous dans la chambre, même si elle était très grande, comme je l’avais indiqué, je fus invité à poursuivre.
« La porte de la chambre donne sur un large couloir, à l’ancienne, avec d’un côté un escalier qui conduit à l’étage et de l’autre une petite coursive qui conduit soit dans le salon, soit dans la salle à manger. Le long du couloir, deux portes s’ouvrent sur des chambres et une autre sur une salle de bain.
– C’est très précis, dit André, et quoique l’une des chambres me serve actuellement de bureau, il s’agissait bien d’une chambre à l’origine. Avançons-nous vers la salle à manger et vous pourrez vérifier par vous-même, en traversant le couloir, que Vincent ne s’est pas trompé. Pour ma part, je suis bluffé, Vincent ! Qu’allons-nous trouver dans la salle à manger ?
– Une porte donnant sur la cuisine et une autre menant au cellier. »
André ne répondit rien.
Les convives, légèrement éméchés par l’apéritif, commençaient à être impressionnés… Mais le salon ne présentait pas l’agencement attendu : si une porte, donnant probablement sur le cellier, était bien présente, la cuisine était ouverte, simplement séparée de la pièce par un comptoir.
« Vincent, tu t’es trompé ! » C’était Pierre, un large sourire aux lèvres. Les auteurs se retournèrent vers moi.
– Je pensais bien que, j’étais sûr…
– Et tu as raison, dit André, coupant court. La cuisine était bien séparée du salon lorsque nous avons emménagé. Nous avons fait abattre la cloison pour moderniser un peu. »
Certains invités laissaient trainer leurs yeux, et aussi leurs narines, en direction de la cuisine et du repas préparé par Franck, le bras droit de notre hôte, qui cultivait apparemment de nombreuses qualités : majordome, secrétaire, cuisinier (donc)… Quelles compétences cachait-il encore ?
« Franck me serait irremplaçable, indiquait André en relevant notre intérêt pour la préparation du repas en cours.
– En tout cas, la démonstration semble faite, les amis, Vincent connait cette maison, vous êtes d’accord ? À moins que vous ne souhaitiez poursuivre à l’étage ?
– Non, tout le monde fut unanime, Pierre y compris. Je pense qu’ils souhaitaient ainsi me préserver, alors que je n’allais pas bien mieux.
– Allez, pour la beauté de la démonstration et avant de retourner à nos libations, ouvrons juste cette porte et vérifions que nous trouvons bien le cellier ! »
André ouvrit la porte cérémonieusement et laissa tout le monde constater la justesse de ma description : le cellier était bien là, avec ses étagères de victuailles, ses ustensiles et… une porte au fond !
Je balbutiais : « cette porte, là, c’est quoi ? Vous l’avez fait poser ? Où donne-t-elle ? Il n’y a plus de pièce au-delà. »
J’étais de plus en plus mal à l’aise. Lise me prit par le bras. Heureusement.
« C’est la cave me dit André, étonné. Elle a toujours été là ; enfin depuis que l’on habite ici. » Et je me serais écroulé si mon épouse ne m’avait pas soutenu.

Fin de l’extrait.

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