Apparition

Balthazar, l’herboriste du village, faisait sa cueillette de plantes et accessoirement de champignons (dont il raffolait), dans les forêts avoisinantes. Il avait laissé la garde de sa boutique à Damien, son apprenti.
Jacou, son fidèle chien, un bâtard sans race définie, au pelage roux, l’accompagnait et batifolait de droite et de gauche lorsqu’il s’arrêta soudain en grognant. Balthazar remarqua la réaction de Jacou et tourna son regard dans la même direction que celui de son compagnon. Il eut juste le temps d’apercevoir une silhouette qui disparaissait dans les profondeurs de la forêt.
« Je ne croise jamais personne dans ces bois, se dit-il. Quelques chasseurs parfois, mais c’est bien tout. On n’est pas loin du village, pourtant. »
Il haussa les épaules, continua sa récolte pendant une heure, puis s’en retourna au bourg. La nuit tombait tôt en automne.

Le village

Le village de Balthazar était composé d’un bourg principal et d’innombrables hameaux plus ou moins proches, plus ou moins isolés, et de tailles très diverses. L’ensemble s’étendait dans une vallée assez humide, traversée par une rivière, et sur les contreforts de collines. L’herbe était bien verte dans les champs, et les collines recouvertes de forêts de feuillus ou de sapins.
Plus de deux mille habitants vivaient là, partageant leur temps entre l’élevage, l’agriculture, l’exploitation forestière et l’artisanat. Les enfants y avaient une école. Quelques commerces animaient le centre du bourg, et l’église était très fréquentée à la messe du dimanche. Les gens étaient simples.
Une charmante vallée et un beau village, un peu à l’écart, que Balthazar aimait depuis son enfance et qu’il n’avait quitté que très rarement.
Il faisait nuit quand Balthazar arriva à son échoppe. Il habitait l’étage. Fatigué par sa longue marche, troublé par la rencontre faite dans les bois, il mangea en silence, plongé dans ses pensées, la soupe préparée par le jeune Damien, son apprenti.
À la fin du souper, Damien demanda :
« Elle était bonne, Maître ?
– Balthazar sortit de ses réflexions et sursauta ! De quoi me parles-tu, Damien ?
– Eh bien, de la soupe, Maître !
– Ah, oh, la soupe, oui… Elle était délicieuse, Damien. Merci ! »
Damien se dit qu’il était évident que Balthazar n’avait prêté aucune attention à la soupe et serait parfaitement incapable de citer un seul des légumes qui la composaient, sauf éventuellement le poireau, le chou ou la pomme de terre, les incontournables.
« Je vais me coucher, maintenant, dit le vieil homme. J’ouvrirai la boutique demain matin. Profites-en pour dormir un peu plus, je sais que tu aimes lire tard.
– Merci Maître, je révise en ce moment la botanique.
– C’est très bien cela. Si tu veux t’entrainer à reconnaitre les plantes, tu peux jeter un œil sur ma cueillette du jour. Je corrigerai demain tes hypothèses et je t’expliquerai comment ces plantes peuvent être mises à profit. »
Damien n’eut pas le loisir de faire la grasse matinée, car Balthazar le réveilla de bonne heure. Les yeux encore mis clos, le jeune apprenti entendit son Maître le presser : « dépêche-toi, je suis attendu ce matin pour une réunion exceptionnelle dans le village. Le Maire est passé me prévenir. Il tambourinait à la porte. Je dois y aller au plus tôt. Il y aura tout le conseil municipal et la population y est conviée. »

Réunion

« J’ai surpris un rôdeur qui fouinait dans mon poulailler, et l’temps d’lui foutre un bon coup de fourche dans l’mollet, le voici qui décanille déjà, ce voleur ! C’était la Marthe, une effroyable mégère, qui racontait cela à l’assemblée, non sans fierté pour son courage. Elle tenait un torchon entre ses mains, presque aussi rouge que son visage. Elle était visiblement folle de rage.
– Et l’avez-vous reconnu, la Marthe ? demanda le Maire du village.
– C’est allé trop vite, y s’est r’tourné d’un bond, comme un animal, et j’ai pas vu son visage. Mais j’peux dire que c’est un p’tit homme, pas plus grand que moi, et tout en épaules. Jamais vu au village ni dans la vallée. L’est pas de chez nous, pour sûr. Un étranger ! En tout cas, ça peut plus durer, diable ! Hier, c’est la Rose qui s’fait voler du linge encore sur l’fil, j’me fais voler mes œufs sans arrêt, tout le monde s’fait piller son potager, ça peut plus continuer, j’vous dis ! Crénom, ça dure d’puis des semaines !
– Oui, c’est sûr, c’est plus possible. Bien dit, la Marthe !
– Faut appeler les gendarmes !
– Ils sont déjà venus. Que voulez-vous qu’ils fassent ? Qu’ils comptent les poireaux arrachés ? »
Le Maire, qui ne savait plus quoi répondre, sentait monter la colère de ses administrés. Forcé de réagir, il avait réuni une grande partie du village dans l’auberge, qui était pleine à s’effondrer. Et il y avait encore du monde sur la Grand-Place qui jouxtait l’établissement et servait aussi de place du marché deux fois par semaine.
Que faire contre un rôdeur qui venait se servir comme une ombre dans les potagers, et aussi et surtout dans le poulailler de la Marthe ?
Les crimes, ou plutôt les larcins, n’étaient pas bien graves : les habitants de la vallée n’étant pas démunis, quelques légumes et quelques œufs ne leur faisaient pas vraiment défaut… Mais c’était une question de principe, et les esprits s’échauffaient. La peur de l’étranger, l’impression de n’être plus chez soi, cela exaspérait les plus vindicatifs, et les autres suivaient.
« Organisons des rondes, lança la Marthe à la cantonade ! Si les gendarmes y veulent rien faire, on s’protégera nous-même !
– Bonne idée ! Créons une milice, renchérit un paysan sur le seuil de la taverne, son béret serré entre ses énormes paluches.
– Et si on l’attrape, c’brigand, on lui f’ra passer l’envie d’nous enlever l’pain d’la bouche !
– Oui !
– Bravo ! »
Des acclamations accompagnèrent la proposition et le Maire s’inclina. Sitôt les habitants retournés à leurs occupations, il réunit ses adjoints pour organiser le système de rondes que les villageois réclamaient et qu’ils effectueraient à tour de rôle.
« D’accord, mais pas de violence, émit Balthazar, l’herboriste. Ce n’est pas une manière d’accueillir un visiteur.
– Un visiteur qui nous vole, répliqua un autre adjoint.
– Si peu, si peu…
– Oh, vous êtes riche vous, vous avez votre officine, on voit bien q’vous n’travaillez pas aux champs. Moi, c’voleur, si j’mets la main dessus, croyez-moi, l’aura pas le temps de s’enfuir et j’l’étriperai !
– Ne me faites pas pleurer, Bertrand, vous êtes agriculteur, soit, mais nos terres sont riches, elles ont un bon rendement, et la vigne donne bien. Je crois que vous avez aussi quelques bêtes en pâture. Ne me dites pas que vous avez faim, quand même. Et nos bucherons travaillent bien, notre bois de sapin est réputé et envié dans le pays. Nous avons de bons artisans. Nous ne manquons de rien.
– Et alors, c’est par principe, crénom. On s’laissera pas dépouiller ! »
Le Maire trancha : « les rondes seront composées de trois hommes adultes et valides, qui pourront porter fourches ou bâtons, mais ne s’en serviront qu’en dernier ressort. Et si nous attrapons ce petit homme, comme l’a décrit la Marthe, on ne le bastonnera pas et on le remettra aux autorités, en bonne santé. Il en va de notre honneur, messieurs ! »
La chose fut ainsi décidée et votée à l’unanimité moins une voix : Balthazar s’était abstenu.

Fin de l’extrait.

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